Lundi 25 mai "de Pentecôte". Le texte d'origine est bref, mais il mérite une réflexion: quel est le sens de cet "Esprit saint" qui, sous forme de langues de feu individuelles, vient pénétrer les individus? Et quel est le rapport avec l'épisode de Babel, qui semble être une "punition" contre le désir de fusion et d'unicité?
Amusez-vous bien!
BABEL (su/gxusij) & PENTECÔTE:
de la confusion nécessaire à la nécessité des signifiants
Jean-Pierre BÉNAT, mai 2026
Pentecôte : comme souvent la surprise nait de l’écart entre la célébration, grandiose et prégnante pour les chrétiens, et la sobriété du texte initial, presque brachylogique 1.
Dans une lecture psychanalytique (lacanienne, je reviens à mes 1ères amours !), Babel et la Pentecôte peuvent être comprises comme deux configurations structurales du rapport au langage, à l’Autre et au lien social, plutôt que comme une simple opposition entre chaos (confusion-su/gxusij-) et harmonie retrouvée. Babel met en scène l’illusion d’une langue unique capable d’assurer la coïncidence des sujets entre eux et avec le sens ; cette prétention à la totalité (discours unifiant holistique, intégriste, « catholique », kaqoliko/j, kaq-o(liko/j) relève d’une logique imaginaire, au sens où elle suppose qu’un collectif pourrait se constituer dans la transparence, sans reste ni béance ni manque2. Or, pour Lacan, le langage n’est jamais homogène à lui-même : il divise le sujet, introduit du malentendu et rend impossible toute réconciliation pleine entre l’énoncé et l’énonciation. La dispersion des langues à Babel ne doit donc pas être lue comme une punition, mais comme la révélation de la structure même du symbolique, qui n’autorise aucune fusion définitive. En ce sens, l’épisode de Babel est une injonction à combler (asymptotiquement!) le manque3 créé par la destruction du fantasme de fusion : cliniquement, ce serait le schème anthropologique de la déconcaténation de la Dyade et de l’enfant-sujet, via le Tiers « Séparateur » : c’est parce que je défusionne que je peux/dois produire du signifiant, alors que la Dyade résonne en tautologie certes havresque, mais toxique si elle se chronicise.
La Pentecôte, dans cette perspective, ne constitue pas l’inverse symétrique de Babel, ni le retour à une unité perdue. Elle inaugure plutôt une autre modalité du lien, fondée non sur l’uniformité linguistique mais sur l’adresse singulière du signifiant à chaque sujet particulier, spécifique et individuel. Le fait que chacun entende “dans sa propre langue”4 signifie que la communication ne procède pas d’une langue universelle, mais d’une résonance symbolique capable de traverser la pluralité effective -et nécessaire !- des idiomes. Là où Babel révèle l’impossibilité de la complétude et le leurre d’une fusion nostalgique à la Dyade, la Pentecôte montre qu’un lien peut se nouer sans abolir la différence : le manque y perdure. Le multiple n’y est pas nié ; il devient la condition même de la transmission. En ce sens, la Pentecôte ne répare pas Babel, elle en déplace la leçon : la communauté ne se fonde pas sur la suppression de la division, mais sur la possibilité d’une parole adressée qui reconnaît la singularité et donc la différence de ceux à qui elle s’adresse.
NB : En ce sens, ces textes instaurent un système pare-incestueux, alors que l’organisation incestuelle repose sur le fantasme d’une Unité matricielle (Dyade, Famille, Communauté…voire Nation...), avec le risque majeur d’une défense maniaque exacerbée qui résolve la dissonance cognitive (« Nous » vs. « les Autres », « ces gens là ») par… l’élimination de toute Altérité, et donc… des Autres.
On peut dès lors opposer deux économies du grand Autre. À Babel, le fantasme d’un langage unique suppose un Autre plein, garant d’une signification univoque et d’un savoir total. Cette figure de complétude est défaite par la pluralisation des langues, qui rappelle que l’Autre lui-même est barré, incomplétable, et qu’aucune langue ne peut se poser comme métalangue absolue (c’est pourquoi Paul, avisé, préfère -note 2- faire appel à « son intelligence » -nou=j-). À la Pentecôte, au contraire, le lien au grand Autre ne passe pas par l’unification, mais par la circulation du signifiant dans sa capacité à se faire entendre autrement selon les sujets, dans un schème d’individuations. Le miracle n’est donc pas l’abolition des différences, mais la possibilité que la parole fasse lien malgré, et même à travers, ces différences, voire… à cause d’elles. La Pentecôte manifeste ainsi une structure symbolique où la division du sujet n’est pas supprimée, mais rendue féconde par la transmission.
En définitive, la distinction entre Babel et la Pentecôte peut se formuler ainsi : Babel figure l’impossible totalisation imaginaire régressive, tandis que la Pentecôte figure une articulation symbolique du multiple. La première expose la limite constitutive du langage, en montrant que toute tentative de clôture se heurte à la dissémination du sens ; la seconde atteste qu’une communauté parlante peut exister sans reconduire le mythe d’une langue une et transparente.
Le problème n’est pas de restaurer l’unité perdue, mais de penser une parole qui, sans nier la division, permette au sujet de s’inscrire dans un lien avec l’Autre. Cela implique d’ailleurs un « travail », la maturation du signifiant pour passer d’une u)/lh -matière brute5-, pulsionnelle im-médiate à une te/xnh perlaborée et toujours à affiner. Dans cette perspective, Pentecôte n’est pas l’anti-Babel au sens d’une simple restauration de l’unité, mais la mise en forme d’une communauté symbolique où la pluralité des langues devient le lieu même de l’adresse et de la reconnaissance.
À bon entendeur…
PS : Dans cette logique interprétative, le « feu » des « langues de feu » peut-être à la fois le destructeur d’un Imaginaire-leurre qui prétendait ré-unifier, ET de l’enkystement dans des identifications figées (assignations et autres sommations essentialisantes…). Les « langues de feu » fondent la légitimité du signifiant non dans une supposée maîtrise imaginaire commune (fusion = mutique tautologie !) mais dans une instance symbolique qui sépare pour permettre la perception du manque donc la nécessité du lien6.
Jean-Pierre Bénat
1Même remarque pour l’Ascension -3 lignes, Luc 24,51, Marc 16,19, Apôtre 1,9 , l’Atlantide de Platon etc.
2cf. Lacan : S(Ⱥ) : Signifiant d'un manque dans l'Autre.
3cf. les deux verbes grecs pour « il faut » : xrh/, nécessité exogène, & dei= , « ça manque » : nécessité endogène.
4Cf. Paul, Corinthiens 1, 14,4 : Celui qui parle en langue, s'édifie soi-même ; mais celui qui prophétise, édifie l'Eglise. Ὁ λαλῶν γλώσσῃ ἑαυτὸν οἰκοδομεῖ, ὁ δὲ προφητεύων ἐκκλησίαν οἰκοδομεῖ. « Parler en langue » est comme un « fonds commun » (comme l’ensemble des sons pour des musiciens ancrés à leur style), mais c’est un signifiant insuffisant pour dire : cf. (ibid. 19) : Mais dans l'Eglise j'aime mieux prononcer cinq paroles par mon intelligence, afin d'instruire les autres, que dix mille paroles en langue. ἀλλ’ ἐν ἐκκλησίᾳ θέλω πέντε λόγους διὰ τοῦ νοός μου λαλῆσαι, ἵνα καὶ ἄλλους κατηχήσω, ἢ μυρίους λόγους ἐν γλώσσῃ.
5cf. Genèse 2 : ἀκατασκεύαστος, « non travaillé » , improprement traduit par « vide ». Le texte hébreu ancien dit « tohu bohu », qui sont… des numens archaïques : impossible pour le dogme de penser le Dieu unique comme descendant d’un polythéisme obsolète !
6En termes lacaniens : « coupure », « nomination », « adresse ».
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