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29 octobre 2020 4 29 /10 /octobre /2020 13:32


 

MÉMORANDUM

 

CLINIQUE DE L’INTÉGRISME

 

 

 

 

 

Préambule 

 

La présente analyse est étayée sur un triple faisceau d’éléments :

a) une -très !-longue pratique des actes de violence : enseignement des Arts Martiaux, contentions diverses (milieu médical & missions urbaines) et donc des « formes » de mise en acte de la violence

b) une -très !- longue pratique des adolescents : pédagogie, thérapies individuelles et groupales et donc des « sketches » permanents qu’ils re-présentent sans cesse

c) les concepts opératoires de la Psychologie Clinique, éclairés en outre par les Mythes et les plus beaux fleurons de la Littérature

 

NB : le point de vue ici mis en œuvre n’est ni sociologique, ni socio-économique, ni politique, ni ethnologique, ni historique...

 

 

 

 

Analyse 

 

Tout passage à l’acte, s’il peut aisément et paresseusement être imputé à la conjoncture (qui de fait n’est qu’un catalyseur), est un « syndrome » lié à des causes multiples : nous avons toutes et tous quelques unes des 10failles qui suivent, épisodiquement ou -ce qui est plus inquiétant- dans la chronicité, mais si un individu n’a pas pu en combler au moins 4 , il sera enclin, dans une toxique nécessité, à s’enkyster dans une « vision du monde » holistique, au point d’assassiner toute Altérité.

 

NB : les items sont numérotés pour en faciliter la citation, le commentaire et la critique… mais il n’y a pas de hiérarchie entre eux !

 

 

 

1) Intolérance à la frustration 

 

Le bébé, le petit enfant, incapable de penser la durée, est en colère dès qu’un besoin/désir n’est pas immédiatement satisfait ; c’est le « caregiver » (le plus souvent, la mère) qui lui apprend, par des mots doux, à « surseoir » , à médiatiser son désir, autant que faire se peut. Cela implique l’apprentissage d’un « code symbolique » de plus en plus fin pour « dire » son désir et décrypter la réponse de l’Autre ; notons que si le caregiver répond immédiatement au besoin, le code n’a pas besoin d’advenir … ce qui obère les échanges futurs !

De même, donner satisfaction immédiatement à un adolescent (tablette, console -bien nommée !-, objets) l’empêche d’élaborer une rhétorique argumentative qu’il développerait dans la durée pour obtenir satisfaction et… qui nécessiterait la prise en compte et l’analyse de l’Autre pour élaborer une tactique !

 

 

 

2) Intolérance à la « dissonance cognitive » 

 

Tout écart entre le monde tel qu’on le perçoit et tel qu’on aurait voulu qu’il fût est source d’angoisse, de peur ou de colère :

a) dans un premier temps la personne va tenter de faire coïncider ces deux représentations, par des « biais cognitifs » (« biais de confirmation » : c’est la phrase de St Thomas inversée : « je vois ce que je crois ! »)

 

b) puis vient le temps de la quérulence, plainte auto-alimentée par les discours ambiants (TV, chaînes continues, « micro-trottoirs », réseaux sociaux) qui sélectionne dans le Réel les éléments qui confirment la frustration

 

c) ensuite on focalise les maux sur un « Grand Autre », cause première active (« causa primitiva activa ») , démiurge d’un complot général (« holistique »)

 

d) enfin, dans un reliquat de pensée magique (agir sur la représentation d’un chose ou sa métonymie = agir sur la chose elle-même), on supprime le Grand Autre et/ou un de ses représentants supputés

 

 

 

 

3) Incapacité à penser le « travail » comme un moyen de réduire la dissonance cognitive 

 

Tout franchissement de seuil implique impossibilité, puis difficulté, puis apprentissage, puis essai, puis échec, puis ré-apprentissage, puis ré-essai : nous avons connu ce processus itératif pour apprendre à marcher, à faire du vélo sans petites roues (j’espère pour vous!), à lire, à résoudre un problème scolaire ou pragmatique : il implique de pouvoir se projeter dans le temps (« dans un mois, dans un an ... ») ; notons que la quérulence , souvent colorée d’auto complaisance, inhibe l’idée même d’appliquer un raisonnement  « intelligent » (→ « modifier le Réel et/ou s’y modifier »)

 

 

 

 

4) Difficulté à perlaborer une Identité assez poreuse aux Autres pour évoluer :

 

a) le petit enfant est « identifié » par le seul regard (désir ? Pas toujours!) parental

 

b) l’enfant puis l’adolescent explorent une série d’étapes « identificatoires » (« idoles », héros du sport ou de la chanson, personnages réels ou fictifs…), en les « jouant » « au second degré » (les « looks », les langages, les postures ne s’installent pas dans la durée, je connais des ex « punk à crête » dorénavant ingénieurs et donneurs de leçons…)

 

c) à terme, la personne dépasse cette collection d’imagos et s’épanouit , à la suite d’une identification réjouissante (« mentor »), dans une Identité plus durable

 

d) si l’individu, faute d’adulte de référence, persiste à combler cette déshérence par d’éphémères imitations/assimilations, il finit par être séduit par une « vision du monde » holistique*, qui promeut un discours unifiant, dogmatique, qui explique tout, sans aucune possibilité d’être contredit (→ « infalsifiable ») ; ainsi, les comptes Facebook de certains intégristes, avant d’être consacrés à Daesh, se focalisaient sur le PSG, Benzema, Hanouna ou… les BMW M3, autant d’ étapes identificatoires incomplètes

 

* vision du monde de plus en plus exclusive et donc excluante : la vieille plaisanterie « quatre trotskystes, une scission » s’applique à tous les groupes radicaux, riches en ostracismes, clivages et autres excommunications

 

 

 

 

5) Difficulté à « déniaiser » tout « discours Alpha » 

 

a) le petit enfant, confronté à une myriade de stimulus perçus comme anarchiques et « insensés », a besoin d’un « discours Alpha » (cf. Bion) qui organise le monde et lui donne sens ; ainsi, ce « pieux mensonge » présente-it-il un Passé vertueux, strict et heureux dont l’enfant devrait s’inspirer

 

b) l’adolescence est l’âge où l’on commence à « déniaiser » ce discours : la Culture, l’Histoire, ou tout simplement le récit des grands parents en montrent les excès, les erreurs, les contre- vérités (ce n’est pas une petite souris qui vient échanger une dent de lait contre 2 €…)

 

c) la maturation consiste à déniaiser tout discours Alpha, tout en continuant à le chérir souvent, mais surtout à apprendre que le Réel est irréductible à UN discours.

 

d) rappelons ici que, contrairement aux dogmes (religieux, politiques) , la Science obéit à 4 critères :

- nécessité

- universalité

- reproductibilité

- falsiabilité (une hypothèse doit être validée pour devenir « théorie », mais toute théorie est falsifiable, dépassable dès lors qu’elle ne rend pas compte de nouveaux phénomènes nouvellement identifiés).

 

 

6) Difficulté à s’interpénétrer avec l’Altérité 

 

Classiquement, dans la Clinique de la petite enfance, on identifie deux Instances :

- la « Dyade » (généralement la mère, mais ce n’est pas « genré » : il s’agit de « fonctions », pouvant être assumées par une femme, un homme, génitrice/teur ou pas!), protectrice et sécure

 

- le « Tiers Séparateur » (même remarque que supra) : sa mission est de faire sortir le petit enfant du monde de la Dyade, de lui montrer (davantage par son comportement paradigmatique que par un discours!) que le monde extérieur est apprivoisable et d’un abord plaisant.

 

Que le Tiers Séparateur n’accomplisse pas cette mission -ou soit absent-, et l’enfant aura une défiance de toute « terra incognita » : l’Autre, l’inopiné, l’impromptu, l’inconnu** seront a priori hostiles : ce fonctionnement favorise la constitution d’un « Grand Autre » ontologiquement mauvais.

 

** ce qui éclaire la résistance à l’apprentissage et le refus le l’École et … les autodafés où les livres sont brûlés...

 

 

 

 

7) Inclination à « réifier » l’Autre, en l’essentialisant 

 

a) l’Autre, différent, inquiétant, est essentialisé (→ réduit à la caractéristique supputée de sa communauté, de son groupe, de son ethnie, de son habitus)

 

b) à terme, il est « déshumanisé », « chosifié » : aucune empathie ne permet de percevoir des P.P.D.I.C. (PlusPetit Dénominateur Identificatoire Commun : « nous sommes tous nés d’un homme et d’une femme, nous passons tous par les mêmes étapes, nous allons tous mourir et… nous le savons! »), donc il devient licite d’éliminer l’Autre (voyez comme, dans toutes les guerres, toutes les conquêtes, on qualifie l’ennemi !)

 

 

 

 

8) Difficultés à séparer « Imaginaire, Symbolique, Réel »

 

L’enfant, sauf pathologie familiale, sait dissocier

- « Imaginaire » (le monde des monstres et des héros/héroïnes ),

- « Symbolique » (le « doudou », le déguisement, le jeu)

- « Réel » (règles sociales, us et coutumes de la maisonnée, de l’école, rapports de force)

 

Les signifiants comme « pour de semblant », « pour de vrai » et « Pouce ! » (en désuétude… dommage!) sont utiles pour dire la frontière entre les modes d’expression.

 

Certains enfants ne maîtrisent pas ces seuils (faute sans doute d’éducation en ce sens, faute aussi d’être en présence d’adultes-paradigmes usant de tels seuils (humour, sketchs identifiés, jeux de séduction et de pouvoir identifiables, usage des « 1er et second degrés ») : devenus adolescents et adultes, ils confondent « posture symbolique » (figure du héros, de la femme fatale, de la victime, du vengeur, du martyr, archétypes mythologiques et artistiques) et « posture réelle » : l’enfant déguisé en Trex « sait » qu’il n’est pas un dinosaure et redevient Kevin, l’intégriste déguisé en héros vengeur ne redevient jamais Kevin, son Moi est coextensif au rôle, et il suffit d’une arme « réelle » pour que la violence mimée (le slogan, l’anathème) vire en violence réelle et en crime !

 

NB : la même incapacité à maîtriser le Symbolique mène au harcèlement et au viol : faute du corpus symbolique(marivaudage, art de séduire, de courtiser dans la durée), le violeur passe directement de son Imaginaire (le fantasme) au Réel (agression de l’Autre, réifié en « objet »)

 

 

 

 

9) Difficulté à dissocier le « MOI » de ses actes

 

Un « Moi » structuré s’identifie par une multitude de rapports (pas toujours de jubilation!) de Soi à Soi, de Soi à Autrui, de Soi au Monde ; faute sans doute de jubilations, le « Moi » peut parfois se focaliser pour exister sur UNE tâche, UN acte, UN exploit ; ce schème, déjà toxique dans l’adolescence et l’enfance (l’anorexique s’identifie à ses -belles- performances scolaires et sociales, avant de s’ancrer au seul contrôle de sa nourriture), induit une scotomisation (censure complète) des autres affects et des conséquences de ses actes : l’individu se focalise sur UN acte qui devient comme LA « pierre de touche » de son MOI (comportement « ordalique »)

 

 

 

 

 

10) Difficulté à penser la réversibilité 

 

Enkysté dans l’instant ET dans un temps linéaire (non évolutif), l’individu a du mal à penser « aporie » (chez Platon, « impasse » : on a pris une voie, un raisonnement, un parti pragmatiquement erroné, donc sans plus se formaliser on rebrousse chemin pour en explorer un autre) : pour l’intégriste, tout « manquement » au projet est considéré non comme une « erreur », mais comme une « faute », voire comme un « péché » : ce fonctionnement , ancré à UNE ligne (on parlait jadis de la « ligne du Parti »… ou du dogme pontifical, « infaillible »!), exclut de considérer que la voie choisie n’est qu’UNE branche d’une arborescence complexe, et qu’il est loisible d’emprunter une autre branche, chaque hypothèse analysable à l’aune des paramètres de tolérabilité eux mêmes soumis , en démocratie, à autrui…

 

 

CONCLUSION (schématique!)

 

Nous passons toutes et tous, à la réflexion, par ces 10 écueils: la pathologie survient quand ils se chronicisent, quand on commence à penser que c’est notre « caractère » essentialisé, et non une réponse opportuniste ponctuelle à un événement contingent !

 

Vigilance, donc...

 

Bien à vous.

Jean-Pierre Bénat

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